On a souvent tendance à nous présenter la sobriété comme une sorte de repoussoir, l'exemple le plus imagé étant de comparer une société sobre au mode de vie des amish, s'éclairant à la bougie et se déplaçant en cariole à cheval.
C'est ce que l'on appelle "la rhétorique de l'homme de paille". Fait référence au constat que se battre contre un mannequin en paille est plus facile que contre un adversaire un chair et en os. On déforme la pensée de son adversaire en quelque chose de facilement réfutable ou difficilement acceptable et on lui attribue l'argument ainsi déformé. Il n'y a plus qu'à porter l'estoc contre l'argument fallacieux attribué à son adversaire, qui n'a jamais dit ni voulu dire ça, et hop, le voilà démoli, à terre, décrédibilisé.
Nous avons tous déjà assisté à ce type de retournement, souvent utilisé par un non scientifique et non expert pour contrer les arguments d'un scientifique expert...
Exemple d'homme de paille avec les 110 km/h sur autoroute
Expert : « Limiter la vitesse sur autoroute à 110 km/ présente de nombreux avantages écologiques et sociaux »
Adversaire qui utilise différentes rhétoriques de l'homme de paille :
1 - La déformation volontaire : « Ah donc pour vous, il faudrait qu’on roule tous à 80 km/h partout et qu’on passe nos vies sur la route. Vous voulez empêcher les gens de se déplacer normalement. » Et souvent d'ajouter l'épouvantail classique : « C'est de l'écologie punitive". Et bim.
2- L'exagération absurde : « Si vous écoute, bientôt on ira à pied sur l’autoroute. »
3- L'attribution d'intention : « On sait bien que vous n'aimez pas les automobilistes et que vous êtes du côté des écolos bobos. »
4- La généralisation abusive : « Réduire la vitesse ne sert à rien, vous voulez juste créer des contraintes supplémentaires aux automobilistes. »
5- Le déplacement du sujet : « Le vrai problème, ce n’est pas la vitesse, c’est que l'essence coûte trop cher. »
Non, la sobriété ce n'est pas la décroissance
Dans un autre article de ce blog, on verra différents aspects de la sobriété. Mais on peut d'ores et déjà se dire qu'être sobre, ce n'est pas être un amish, ce n'est pas de la décroissance. D'ailleurs, "décroissance" est un mot repoussoir qui entre parfaitement dans la rhétorique de l'homme de paille décrite plus haut.
Lorsque que quelqu'un utilise devant vous le mot "décroissance" ou "décroissant" (en un seul mot hein), votre détecteur à homme de paille devrait se mettre à clignoter de partout ! Celui-là se prépare à vous enfumer !
Votre voiture ne vous sert à rien pendant 95% du temps
Eh oui, selon les études de l'ADEME et du Cerema, une voiture est utilisée en moyenne moins d'une heure par jour. Elle est donc immobile 95% du temps.
Posséder un objet qui ne sert que 5% du temps, ce n'est pas très économe (sobre), surtout quand cet objet est aussi gros et consommateur de ressources (métaux, plastiques, eau et énergie pour la fabrication, ...) que l'est une voiture.
Dans le cas de la voiture, une démarche sobre ce serait par exemple :
- essayer de ne s'en servir que lorsque l'on en a réellement besoin ;
- la louer en autopartage en fonction de ses besoins ;
- voire même faire du covoiturage en emmenant plusieurs personnes avec soi pour optimiser le déplacement ;
- utiliser une voiture dont la taille est adaptée à ses besoins : pas besoin d'un SUV de 2 tonnes si on est tout seul dedans et que l'on va rester en ville. Une AMI de Citroën peut suffire. :)
Oui, c'est vrai, je parle d'or.
Oui, c'est vrai, dès que l'on sort du modèle "je suis propriétaire de ma voiture", la vie devient plus compliquée. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai. Bon, on peut tirer des avantages des démarches plus sobres que je cite mais on sait bien que nous les humains ne raisonnons pas nécessairement rationnellement en termes d'avantages/inconvénients.
Vous voulez une anecdote ? Wizzzzz !!! C'est parti !
La croustillante anecdote de la famille à Copenhague qui se déplace à vélo
Un beau jour, tranquillement installé sur mon canapé, je regarde un docu sur Arte qui parle de mobilité. On ne manque pas d'y voir une famille danoise, vous savez, de celles qui nous énervent tant tout est si bien rangé chez eux, si bien meublé (style scandinave oblige, haha), tant les enfants sont sages et bien élevés, tant les parents sont bien habillés, équilibrés et responsables, lol. Bref, cette petite famille vit en grande périphérie et se prépare le matin à partir qui au travail qui à l'école à Copenhague : chacun met son casque, et hop, c'est parti, tout le monde à vélo pour une bonne demi-heure de trajet.
Pffff. Et en plus on est sûr qu'ils n'ont mangé que du bio, local et sans sucre avant de partir. Enervants, je vous dis.
Et là, tout à trac, voilà t-y pas la maman danoise, mince, sportive et bien coiffée malgré le casque, qui nous balance, attention asseyez-vous, ça va tanguer : "oh ben vous savez, nous on ne va pas au travail et à l'école à vélo pour l'écologie. On fait ça uniquement parce que c'est le moyen le plus rapide et le plus pratique pour se rendre en ville."
J'en suis resté coi. C'est dire. D'un coup, la famille énervante a bien dégringolé dans l'échelle de l'énervement et le mythe du scandinave bien plus écolo que nous s'effondrait. Non mais. Finalement, ils sont comme tout le monde.
Le moyen "le plus rapide et le plus pratique"... En même temps, ça n'avait pas l'air de les rendre malheureux, c'est même plutôt tout le contraire, mais ce ne sont pas les arguments de la santé, de l'écologie, ni du bilan carbone qui les motivaient nos danois énervants, non, ce sont des raisons pratiques.
L'écologie punitive ?
On en revient au même point : aujourd'hui par chez nous, force est de constater qu'en dehors de certaines très grandes métropoles, le plus pratique c'est encore la voiture individuelle dont on est propriétaire.
Alors, c'est ici que l'on voit poindre le spectre d'un des hommes de paille les plus célèbres, l'homme de paille de l'écologie punitive. Bam.
Bah oui, ce que nous dit cette accorte danoise, c'est finalement que si la voiture est moins rapide et moins pratique, c'est qu'il y a moins d'infrastructures routières et de stationnement automobile pour accéder à Copenhague que d'aménagement dédiés au vélo. En creux, elle nous dit qu'ils n'ont pas vraiment choisi d'aller au travail à vélo. Argh.
Sont-ils plus malheureux pour autant ? A l'évidence non car les co-bénéfices qu'ils en retirent sont largement supérieurs aux inconvénients : le plaisir de se préparer en famille, la balade au grand air, le bien-être d'un effort physique...
Là vous vous dites sans doute : "Nan mais il se moque de nous !" ce donneur de leçons. Vous voulez une autre anecdote ? Oui ? Devant tant d'enthousiasme, chers lecteurs, je ne peux que m'exécuter.
Une autre croustillante anecdote
Suis-je un vilain donneur de leçons ?
Bah pas vraiment en fait. J'ai vécu une expérience similaire à celle de notre famille danoise pour mon trajet vers la gare de Mâcon. J'avais pris l'habitude d'aller en gare en voiture depuis de nombreuses années. C'est un trajet plutôt court, de 3,5 km, mais il y a deux décennies, ce n'était pas quelque chose de naturel de se poser la question d'y aller à vélo. Et puis un jour, j'ai commencé à me sentir désaligné des mes valeurs écologiques ; je prenais certes le train pour aller travailler mais j'allais quand même en gare avec une voiture thermique. Le désalignement seul n'était pas suffisant pour me faire basculer ; les habitudes (ce que j'appelle dans mon TEDx, les "adhérences") ont la vie dure. Et puis, le conditions de stationnement à la gare de Mâcon sont devenues de plus en plus compliquées. Il fallait arriver de plus en plus tôt pour avoir une place. Non, non, ce n'était pas la volonté de la gare de réduire la place de la voiture, hahaha, non, non, juste un mépris assumé des navetteurs TER.
A ce stade, j'en étais donc à un sentiment de mal à l'aise par rapport à l'usage d'une voiture au regard de mes valeurs écologiques et une difficulté croissante à se garer en gare (hahaha). Ne manquait plus qu'une chose pour basculer au vélo : pouvoir déposer mon vélo dans un emplacement sécurisé. En gare de Mâcon, il n'y a qu'une vingtaine de places dans l'abri sécurisé, loin d'être suffisant mais tout le monde s'en fout.
J'ai donc tenté... la trottinette ! J'ai adoré, le vent frais sur le visage le matin, la sensation de liberté, la glisse, un vrai bonheur. Jusqu'au jour où je fais un dérapage incontrôlé sur une plaque de gravillons, ce qui m'a refroidi.
Et puis un jour, j'ai obtenu le graal, une place dans l'abri à vélo sécurisé !
C'est là que j'ai vraiment pu basculer sur le vélo pour me rendre à la gare et que j'en ai été totalement comblé. Alors que mon trajet en voiture était triste, banal, stressant par rapport aux possibilités de stationnement, le trajet en vélo est vivifiant et exaltant. J'arrive dans le TER gonflé à bloc comme jamais. Et je suis parfaitement aligné par rapport à mes valeurs écologiques, youhoupi !
On résume ? C'est bien le cumul d'envie de suivre mes valeurs écologiques ET de difficultés d'usage de la voiture qui m'a fait basculer vers le vélo. Et j'en suis le plus heureux du monde.
La morale de la fable
- Nous sommes sensibles aux bénéfices retirés de nos actions.
- Nous ne mesurons réellement les bénéfices que l'on tire d'une action que lorsqu'on la met en œuvre.
- Les obstacles mis pour contrer nos habitudes ne sont pas suffisants pour nous faire changer s'il n'y a pas de valeurs positives en jeu.
Tout ceci n'est pas nouveau, c'est largement documenté dans plein de publications. J'avais juste envie de modestement témoigner du fait que je l'avais personnellement expérimenté.
En l'occurrence, c'est toute l'histoire des ZFE (zones à faible émission), qui se sont fracassées sur leur inacceptabilité par les populations largement relayée par les élus. La dimension "on m'empêche de me déplacer" est la seule à avoir été perçue alors que la valeur "48 000 morts de la pollution atmosphérique par an" est passée complétement inaperçue. Conclusion : une opposition farouche au changement. Dans les biais cognitif, c'est le biais de retournement : "Ah tu veux me forcer à abandonner ma voiture ?! Eh bien c'est ce qu'on va voir !"
Facile à dire. Comment aurait-on pu faire adopter la valeur santé comme motivant spécifique ? A voir ce qu'en disent les spécialistes.
On peut adopter une démarche sobre en déplacements, sobre en consommation, sobre en ressources sans décroître pour autant. Par exemple, louer une voiture plutôt que la posséder, est-ce décroître ? Bah non, même usage, même fonctionnalité, mais une voiture qui sert à plusieurs personnes en fonction des besoins. Et c'est d'ailleurs un business supplémentaire qui peut créer de l'emploi et de l'activité.
Être sobre n'est pas vivre comme un amish, c'est même tout le contraire.
On peut adopter une démarche sobre en déplacements, sobre en consommation, sobre en ressources sans décroître pour autant. Par exemple, louer une voiture plutôt que la posséder, est-ce décroître ? Bah non, même usage, même fonctionnalité, mais une voiture qui sert à plusieurs personnes en fonction des besoins. Et c'est d'ailleurs un business supplémentaire qui peut créer de l'emploi et de l'activité.
Si surconsommer rendait heureux, ça se saurait, non ?
"Sobre", ça fait pas très envie comme ça, mais ça sert vraiment à quelque chose ?
La réalité sur la sobriété, on peut la rechercher par exemple dans les rapports du GIEC et de l'IPBES. Bah oui, c'est là que l'on trouve l'essentiel de la science sur tous les sujets liés au climat et à la biodiversité, alors pourquoi s'en priver. Au passage, contrairement à ce que certains disent pour décrédibiliser leur action, les scientifiques du GIEC sont bénévoles et ne s'appuient que sur des informations scientifiques qui ont suivi les processus de validation dans les règles de l'art. Ce ne sont pas des extrémistes du climat, mais des diseurs de science.
DONC, le GIEC et l'IPBES nous enseignent que les approches scientifiques démontrent que la sobriété – en tant que consommation réduite et réorientée et que modes de vie sobres en carbone – est une stratégie centrale et à fort impact pour l’atténuation du changement climatique et la conservation de la biodiversité. D'autant plus lorsqu’elle est mise en œuvre conjointement à la protection des écosystèmes et à des politiques équitables et fondées sur des données d'évaluation objectives. Les actions de sobriété ont des impacts sur les émissions de gaz à effet de serre qui se chiffrent en ordre de grandeur de gigatonne de CO2 équivalent.
AU PASSAGE : si voulez rapidement savoir ce que disent le GIEC et l'IPBES d'un sujet, vous pouvez utiliser le site ClimateQ&A, réalisé par la société française Ekimetrics. Ce site qui utilise l'IA générative est nourri uniquement avec le bon manger que sont les rapports publiés du GIEC et l'IPBES. Et quand on donne du bon manger à l'IA, elle donne des bonnes réponses.
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