Bastien, 13 mai 2031

Publié le 13 mai 2026 à 10:46

Un mardi comme les autres — ou presque — dans un monde plus sobre

Bastien referma son ordinateur avec un léger sourire. Il venait de terminer sa première réunion en visio de la journée depuis chez lui, et comme chaque mardi, il savourait cette transition douce entre télétravail et bureau. Plus de course folle pour attraper un bus bondé, plus de bouchons interminables. Depuis que l’organisation du travail avait été assouplie, les heures de pointe dans les transports appartenaient au passé.

On peut commencer sa journée en télétravail et la poursuivre au bureau, ou l’inverse. Les villes ont ainsi pu récupérer de l’espace sur les emprises des routes et des rues qui étaient auparavant surdimensionnées pour écouler les trafics de pointe. Ce sont les piétons, les vélos, les transports en commun mais aussi la végétation qui ont pu bénéficier de cet espace libéré.

 

Bastien attrapa son vélo, descendit les trois marches du perron, et s’élança sur la piste cyclable ombragée. Il aimait toujours autant ce trajet : autrefois une voie rapide, aujourd’hui un ruban de fraîcheur où les arbres, la noue végétalisée et les oiseaux avaient repris leurs droits. Les matériaux de l’ancienne route avaient été réutilisés pour construire cette piste — un détail qui le rendait étrangement fier à chaque passage.

 

Un monde qui respire

Quinze minutes plus tard, il posa le pied devant l’immeuble de son entreprise. La façade végétalisée ruisselait de verdure, comme un rideau vivant qui filtrait la chaleur déjà lourde de cette matinée caniculaire. En rangeant son vélo, il reconnut celui de Claire, toujours aussi coloré. Depuis qu’elle pouvait embarquer son vélo dans le train sans contrainte, elle avait gagné près de vingt minutes sur son trajet quotidien. Une petite victoire parmi tant d’autres.

À peine entré dans les locaux, Bastien sentit cette atmosphère douce qu’il adorait. Les murs en chanvre, produits à quelques kilomètres de là sur les coteaux de son enfance, diffusaient une sensation de confort incomparable. Il inspira profondément. Oui, c’était exactement ça : un bâtiment qui respirait avec lui.

Dans l’escalier, il croisa Flavie, la coach en mobilité. — Encore un collègue qui a rendu ses clés de voiture ce matin, lui lança-t-elle avec un clin d’œil. Cinq depuis le début de l’année. Bastien hocha la tête, admiratif.

 

Un SMS… puis un autre

À midi, son smartphone vibra. Un message de suivi carbone : « Félicitations ! Votre budget carbone hebdomadaire est en baisse de 4 % par rapport à la semaine dernière. » Il sourit. Oubliées les injonctions culpabilisantes, « pas de viande », « pas d’avion », « arrête la voiture »… Il suit désormais son budget carbone comme il suit son budget à la banque. De façon adulte et responsable. C’est ce qui change tout.

 

Puis, quelques minutes plus tard, un second SMS arriva. Celui-là, il l’attendait presque comme un rituel. « L’électricité sera la plus abondante et la moins chère aujourd’hui à 15h30. Souhaitez-vous que je lance le  lave-linge pour vous ? Il appuya sur Oui. Un geste simple, devenu banal, mais qui lui donnait l’impression de participer à quelque chose de plus grand : une énergie mieux utilisée, mieux partagée. Et plus économique !

 

Economique à tout point de vue : depuis que l’on avait mis en place des buanderies partagées, c’était aussi un sacré avantage pour tout le monde. Plus besoin d’acheter chacun un lave‑linge, un sèche‑linge, ni de consacrer des mètres carrés entiers à ces équipements rarement utilisés en continu. Et derrière cette simplicité, il y avait un vrai gain collectif : moins de matières premières à extraire, moins d’énergie pour fabriquer des machines, moins d’appareils qui finissent à la déchetterie. En mutualisant, ils avaient pu s’équiper de matériel ultra‑performant, bien plus sobre en eau et en électricité que ce que chacun aurait pu s’offrir seul. Une sobriété qui, finalement, rendait la vie plus simple.

 

Un après-midi solidaire

L’après-midi s’annonçait tranquille. On devait lui changer son ordinateur : l’association d’insertion installée à l’étage récupérait son ancien matériel pour le réparer et lui fournir un modèle reconditionné. Cette association avait trouvé sa place ici depuis que l’instauration de la semaine de quatre jours avait permis de libérer un étage entier. Une cohabitation qui avait transformé l’immeuble en petite ruche solidaire.

 

En attendant son rendez-vous, Bastien consulta les statistiques de l’observatoire de l’artificialisation des sols. La courbe de consommation d’espace, autrefois inexorable, s’était enfin stabilisée. Il resta un moment immobile, absorbé par cette simple ligne plate. Une ligne qui racontait une victoire collective.

 

Un monde apaisé

En refermant l’application, Bastien se sentit serein, empreint d’une fierté tranquille. Ce monde-là n’était pas parfait. Mais il était apaisé, cohérent, réconcilié avec sa planète. Et il en faisait partie, à sa manière.

Un mardi comme les autres. Ou presque.

Un mardi dans un monde enfin sobre.

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